Les oubliés du nucléaire .

    Dans les centrales atomiques, la maintenance est déléguée à des sous-traitants qui prennent d’importantes doses de radioactivité. « Gueules noires » anonymes des temps modernes, ils sont les oubliés du nucléaire…

    Ils sont robinetiers, soudeurs, électriciens, chaudronniers, décontaminateurs ou commis. Ils seraient 20.000 en France et près d’un millier en Belgique. On les appelle lors des « arrêts de tranche », quand il faut remplacer le combustible usé dans un réacteur nucléaire. Ils effectuent alors des opérations de contrôle et de maintenance sur des parties de l’installation inaccessibles en temps normal. Dans leur combinaison « Muru » – pour Mururoa, cette île du Pacifique où la France effectuait ses essais nucléaires militaires –, ils bossent « en zone ». Là où « ça crache », où « ça pète ». Ils prennent des doses importantes de radioactivité pour assurer la sécurité des centrales. Et donc notre sécurité. Ce sont les « gueules noires » anonymes des temps modernes, qui font le sale boulot pour que nous puissions nous éclairer, cuisiner, vivre confortablement.

    Mi-mars, à l’occasion d’un arrêt de tranche à Tihange, ils étaient environ 1.200 à débarquer de France, d’Allemagne, du Portugal… Venus prêter main forte aux 700 statutaires et 500 sous-traitants permanents de la centrale, ils sont restés un mois, logeant dans les hôtels, motels et campings de la région. Avant de repartir vers un autre arrêt de tranche, en France, en Allemagne, en Suisse ou ailleurs. « Les salariés des centrales, quand il y a un arrêt de tranche, ils vivent un stress, mais c’est une fois par an, explique un de ces saisonniers français de l’atome. Nous on sort du stress d’un arrêt de tranche, on fait 600 km et on retombe dans l’arrêt de tranche suivant. On en fait 10 par an [1]. »

    Doses 8 à 15 fois plus fortes

    En France, c’est en 1988 qu’EDF a choisi de sous-traiter massivement la maintenance de ses centrales. Le volume de travail sous-traité est ainsi passé de 20% à 80% en 5 ans. « En Belgique, le tournant a été pris vers 1995, quand Suez est devenu actionnaire d’Electrabel, note Jean-Marc Pirotton, délégué FGTB Gazelco à la centrale nucléaire de Tihange. La tendance est bien sûr de sous-traiter les tâches les plus pénalisantes en doses. A terme, les statutaires d’Electrabel n’auront plus en matière de maintenance qu’un rôle de gestionnaires de sous-traitants. »

    En France, les travailleurs sous-traitants reçoivent 80% de la dose collective annuelle enregistrée sur les sites nucléaires. Les doses moyennes qu’ils encaissent sont 8 à 15 fois plus élevées que celles des agents EDF qui travaillent en zone. Les chiffres seraient du même ordre en Belgique. Ainsi Electrabel et EDF transfèrent-ils massivement le risque d’irradiation vers les travailleurs de la sous-traitance… qui se fait souvent en cascade. « En bout de chaîne, il est fréquent de trouver des intérimaires qui n’ont pas toujours les compétences requises », déplore Jean-Marc Pirotton.

    Pour la plupart des sous-traitants, la visite médicale (deux fois par an en Belgique) se réduit à un « rite d’aptitude » pour pouvoir travailler en zone, sans rapport avec une action continue de surveillance et de protection de la santé à laquelle les salariés sont soumis. Bref, dans les centrales, le travail sous-traité disparaît des « ressources humaines » pour être reporté dans les « achats », régulés essentiellement par la concurrence. Ainsi, ceux qui génèrent les risques – les exploitants de centrale – ne doivent plus en assumer les conséquences en cas d’accident de travail ou de maladie professionnelle…

    Si les contraintes de sécurité imposées par la direction sont les mêmes pour tous, le message délivré aux sous-traitants varie en revanche selon l’employeur. « Sur les quelque 1.200 saisonniers qui débarquent pour un arrêt de tranche, environ deux tiers proviennent d’entreprises structurées, avec délégation syndicale », estime à la louche Jean-Marc Pirotton. « Les autres, on ne les connaît pas, enchaîne Constant Koumbounis, délégué FGTB chez Fabricom-GTI, une filiale de Suez qui est un des principaux sous-traitants d’Electrabel à Tihange. Ceux qui bossent pour des petits patrons, les “marchands d’hommes”, ils ne parlent pas. Ils se changent dans la camionnette et cassent la croûte sur leur coffre à outils. Pour eux, le message de sécurité n’est pas du tout le même… »

    Dosimètre au vestiaire

    Les travailleurs qui opèrent en zone ont droit à un quota annuel d’irradiation. S’ils le dépassent, ils sont interdits de centrale. Les salariés sont mis au chômage technique, avec perte de revenus. Les intérimaires, eux, perdent leur job. Ainsi, lorsqu’ils frôlent leur quota, certains travailleurs laissent volontairement leur dosimètre au vestiaire… Pour d’autres, c’est un ordre. « Une fois, je travaillais la nuit ; il n’y avait pas d’agents de radioprotection, témoigne Antonio, un intérimaire français habitué depuis quatre ans aux petits contrats [2]. Mon chef m’a demandé de déposer mon dosimètre et d’aller reprendre le double de la dose. J’ai refusé et j’ai été viré. »

    Une exception ? Pas vraiment. Dans le rapport 2005 remis au directeur d’EDF par l’inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection, le « défaut de port de dosimètres » était repris dans les « situations répétitives et à risque ». Et en Belgique ? « C’est déjà arrivé à Doel, à Tihange, et à mon avis ça arrive dans toutes les centrales nucléaires du monde, lance Jean-Marc Pirotton. C’est bien sûr décrié par la direction, mais il n’y a pas toujours un ingénieur d’Electrabel derrière les sous-traitants… »

    A court terme, ces « petits arrangements avec la radioactivité » conviennent à tous : l’ouvrier peut continuer à travailler, le sous-traitant est bien vu par l’exploitant de la centrale car il passe pour bien gérer les doses de ses travailleurs, et l’exploitant lui-même peut afficher une dose collective annuelle en baisse. Ce qui est excellent pour son image.

    [David Leloup]

    Article reproduit avec l’accord de son auteur et du magazine « Imagine demain le monde ». Merci à eux.

    http://www.imagine-magazine.com/
    http://david-leloup.blogspot.com

    Témoignages de ces travailleurs qui n’existent pas…

    Christian, 45 ans. Robinetier sous-traitant.
    « Il y a une compétition entre les centrales. Si l’une d’elles fait son arrêt de tranche en trois semaines, l’autre va vouloir un rendement aussi efficace. Il en va de la crédibilité des responsables de centrales. (…) Le patron dit : “Ce boulot doit être fini pour ce soir”, mais toi tu ne sais pas ce que tu vas découvrir. Tu ne sais pas si tu peux le faire d’ici ce soir et tu n’as pas envie d’y passer la nuit. Alors tu bâcles le travail, vite fait. Et tu t’en fous du résultat, du moment que ça tient. Ce sera pour le suivant. Et le patron est content que ce soit fi ni dans les temps. (…) Sur les robinets, on rognait les plaques qui obstruent les tuyaux pour qu’elles s’ajustent parfaitement. Tu mets du bleu de Prusse pour voir si l’empreinte du tuyau forme un cercle parfait. Si c’est le cas, c’est étanche. Mais quand on était pressé on mettait une grosse couche de bleu comme ça on donnait l’impression que c’était bien fait. Le gars d’EDF, il n’y voit que du feu. (…) On nous punit tout le temps. Tu ouvres ta gueule, on t’interdit de centrale. Si tu as des soucis avec ta propre boîte, ou si tu menaces de faire grève, on t’envoie de l’autre côté de la France. Sur la route, tu croises des collègues du Sud qu’on envoie dans le Nord et vice-versa. (…) Je connais les centrales par cœur, si je voulais foutre la merde, c’est facile, j’interviens sur le circuit primaire et le refroidissement ne se fait plus. On entre là-dedans comme dans un moulin. Tu prends le badge d’un gars, tu lui demandes le code, tu entres à sa place et le tour est joué. » [A.d.H.]

    Régis, 26 ans. Commis sous-traitant. Gagne environ 1 100 € net, plus 65 € de défraiement journalier lors des déplacements.
    « Quand on commence, on fait les aéroréfrigérants (tours de refroidissement, NDLR). C’est le sale boulot. On nettoie le tartre. C’est bourré d’amibes. Y a des gars qui tombent malades un mois plus tard. Des chiasses d’enfer. Quand t’as fait ça pendant deux semaines et que t’as bien bossé, on te laisse travailler à l’intérieur. Comme s’il s’agissait d’une promotion. En fait, tu entres en zone et tu te prends de la dose. Mais comme ça se voit pas et que c’est plus propre, t’es content. J’installe des sas autour des tuyaux pour que les robinetiers puissent y travailler. » [A.d.H.]

    Armand, 42 ans. Robinetier sous-traitant. Vingt ans de métier. A arrêté il y a deux ans.
    « Parfois tu bosses. Tu reçois une goutte d’eau dans le cou. Ça vient d’en haut, un gars qui a mal fermé sa vanne et ça pisse. Alors tu vas te faire vérifier. Si c’est propre tant mieux, sinon, t’es bon pour les emmerdes. (…) Quand la piscine du réacteur est vidée, il faut la nettoyer. Alors tu te grouilles et tu te couches à quatre pattes, vite fait parce que tu es juste à côté du combustible et que ça crache à mort. Un jour j’ai pris 1,5 rem en un quart d’heure (plus du quart de la dose maximale légale par an, NDLR). Tu prends un coup de mou. Tu es soudain tout fatigué… Quand tu dépasses la dose, tu es mis à l’écart. (…) Il y a les portiques de détection C1, C2 et C3. C1, on vérifie ce que tu as sur ta combi. C2, t’es en slip et on vérifie ce que tu as sur la peau. C3, c’est le portique à la sortie. Si ça sonne, t’es dans la merde. Les normes qui font sonner les portiques sont étalonnées en fonction de la radioactivité et de l’ancienneté de la centrale. A Fessenheim (Alsace) les normes sont plus tolérantes qu’à Chooz (dans les Ardennes, NDLR). (…) Impossible d’obtenir mon dossier médical. C’est EDF qui le garde. J’ai été vu par 36 000 médecins aux quatre coins de la France. Il n’y a pas un dossier médical à mon nom. De toutes façons, 6 mois après avoir arrêté de bosser, le dossier n’existe plus… » [A.d.H.]

    [Propos recueillis par Alain de Halleux et publiés avec son accord. Merci à lui. Christian, Régis et Armand sont des prénoms d’emprunt. Leurs témoignages ont été récoltés en France début mars 2007.]


    Candide au pays de l’atome


    Alain de Halleux (réalisateur) et Michel Angely (Antoine),
    les Don Quichotte et Sancho Pança du nucléaire.

    Sous des airs de simplet de service, Antoine Citoyen interroge avec humour et pertinence nos sociétés hautement nucléarisées. Attention : ses tribulations atomiques, diffusées sur Internet, pourraient bien vous contaminer…

    Alain de Halleux, bientôt 50 ans, 4 enfants, est inquiet. La question de la sécurité nucléaire a fait irruption dans sa vie l’an passé. Lors de la commémoration des 20 ans de Tchernobyl, d’abord. Puis en juillet dernier, quand le cœur d’un des réacteurs de la centrale de Forsmark, en Suède, est passé à 7 minutes de la fusion. Dans une indifférence médiatique quasi générale. Ebranlé par ces événements, ce licencié en chimie de l’UCL, vite devenu réalisateur, crée alors Antoine Citoyen, un personnage de fiction qu’il propulse au cœur de la réalité nucléaire belge. Pour mieux la cerner. Et informer. Car une question obsède Alain de Halleux et son double fictionnel, efficacement joué par son excellent complice Michel Angely : sommes-nous prêts en cas d’accident nucléaire à Tihange ou à Doel ?

    Antoine entame alors un authentique périple de « journaliste citoyen » pour tenter de le savoir et poser, comme un enfant, bien d’autres (im)pertinentes questions sur l’atome. Les pharmacies belges ont-elles assez d’iodure de potassium pour protéger du cancer de la thyroïde les populations survolées par un éventuel nuage radioactif ? Est-il possible d’assurer sa maison contre un accident nucléaire ? Les politiques connaissent-ils les conditions de travail déplorables des ouvriers chargés de la maintenance des centrales ? Et en cas d’accident nucléaire, qui ira « reboucher le trou » ? Etcaetera.

    « A Tchernobyl, de 600.000 à 800.000 personnes ont été enrôlées de force par le pouvoir de l’ex-Union soviétique pour faire le ménage autour du réacteur », rappelle Alain de Halleux. « Mais dans une démocratie libérale comme la nôtre, qui accepterait de courir ce risque ? », s’interroge Antoine en écho. Bref, où se cachent les pro-nucléaires qui ont le courage d’être liquidateurs volontaires ? Alain et Antoine les traquent dans la rue, dans les parcs publics, à la mer… Sans grand succès. Au cours de ses pérégrinations, Antoine croisera également des pompiers en colère, un sénateur médusé, un commissaire européen qui ne l’est pas moins, l’ex-patron de Suez en goguette chez Ecolo, des environnementalistes, un syndicaliste… Loin de l’apaiser, leurs paroles aiguiseront ses craintes.

    Résultat : une première « saison » de 20 épisodes de 3 à 8 minutes diffusés gratuitement et au compte-gouttes sur Internet depuis janvier (sur AntoineCitoyen.eu et Google Video). « Je n’ai pas l’espoir que le travail d’Antoine change quoi que ce soit, mais le fait de bosser avec lui m’autorise à regarder mes enfants droit dans les yeux le matin », explique Alain de Halleux, qui regrette l’absence d’un vrai débat de société sur le nucléaire. Parallèlement à cette « thérapie fictionnelle » réalisée – pour l’instant – sur fonds propres, le réalisateur prépare un documentaire d’investigation sur les sous-traitants du nucléaire en France, Belgique, Angleterre, Suède…

    http://www.avoixautre.be/spip.php?article1486

      1 comment for “Les oubliés du nucléaire .

      1. 15 novembre 2009 at 12h46

        Article très interessant….sur l'envers du décor !!!A noter dans les premières ligne, qu'en France on n'appel personne de l'extérieur pour décharger le combustible…c'est fait en interne…

      Laisser un commentaire

      Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

      Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.