Les travaux d’Hercule du démantèlement…

Les conditions du démantèlement,la gestion de ces déchets,la prévention des risques professionnelles,interrogent de + en + , alors n’oubliez pas demain 17h00 réunion publique CLI Marcoule Centre Culturel Bagnols/Cèze (voir notre article précédent ) .

Mais que s’est-il passé 10/2017 sur le site de Cadarache dans l’INB 37-A ? Qui intervenait ? Dans quels cadres et quelles conditions ? 

Par Laurent Martinet

Le réacteur de Chooz A, dont le démantèlement est bien avancé, utilisait la technologie de l’eau sous pression, comme les 58 réacteurs du parc actuel. STÉPHANE REMAEL POUR L’EXPRESS

Tôt ou tard, EDF va devoir fermer des centrales. Devant l’électricien se profile un vaste chantier aux multiples inconnues.

Et au milieu coule la Meuse. Lovées dans une de ses boucles, à quelques kilomètres de la frontière belge, les deux tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Chooz crachent leurs panaches de fumée blanche. De l’autre côté du fleuve, sous le coteau boisé qui a pris les couleurs de l’automne, EDF mène le chantier du démantèlement de Chooz A. Mis à l’arrêt depuis 1991, ce réacteur, installé dans une caverne artificielle, a vu ses installations progressivement démontées et évacuées. Reste encore à régler le sort de la cuve. Juchés sur un pont métallique au-dessus d’une piscine profonde où elle a été plongée, une poignée d’ingénieurs suédois de l’entreprise américaine Westinghouse manoeuvrent à distance les bras articulés d’un robot qui la découpent. Un travail de longue haleine, qui doit les occuper jusqu’en 2022. Après quoi, la grotte de Chooz A sera comblée de sable, pour l’éternité.

Comme l’eau fait barrière aux radiation, la cuve de Chooz A a été placée dans une piscine pour être découpée. STÉPHANE REMAEL POUR L’EXPRESS

C’est qu’il en faut, du temps, pour démanteler une centrale nucléaire. Combien de chantiers de ce type attendent EDF dans les années qui viennent ? Outre Fessenheim, dont le ministre de la Transition écologique et solidaire François de Rugy a promis la fermeture d’ici à 2022, près d’une dizaine de réacteurs pourraient être arrêtés dans le cadre de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) que le gouvernement s’apprête à dévoiler. La loi de transition énergétique a en effet prévu de faire passer d’un peu plus de 70% à 50% la part de l’atome dans la production totale d’électricité – même si l’Etat a renoncé à y parvenir dès 2025. Et d’ici à la fin du siècle, le parc des 58 réacteurs en activité devra être démonté.

Un chantier qui sert de vitrine

C’est à Chooz A que les travaux sont les plus avancés. L’électricien se sert de la petite centrale ardennaise comme d’une vitrine pour montrer qu’il sera à la hauteur de la tâche. Le décret de démantèlement complet a été pris en 2007. Il donnait jusqu’à 2027 pour vider la caverne de ses derniers éléments. Ce délai sera tenu, dans le respect d’une enveloppe budgétaire chiffrée à 500 millions d’euros, fanfaronnent les ingénieurs d’EDF. Problème : c’est moins glorieux pour les autres réacteurs en cours de démontage par le géant français. D’une technologie unique en son genre, la centrale à eau lourde de Brennilis, dans les monts d’Arrée, ne fournit plus d’électricité depuis 1985. Le démantèlement des structures annexes a commencé en 1997. Il devait s’achever en juillet 2016, puis en juillet 2018 : il n’est toujours pas terminé, et EDF a demandé deux ans de grâce supplémentaires. Les arguments pour justifier ces retards ? Des difficultés avec les sous-traitants, soutient EDF. Ces excuses ne sont pas du goût de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui envisage même une mise en demeure. Quant au décret qui autorisait à s’attaquer au réacteur, le Conseil d’Etat l’a annulé en 2007, faute de précisions sur l’impact environnemental. Une nouvelle demande en 2011 a été jugée irrecevable par l’ASN, pour cause d’absence de solution de stockage pour les déchets. « Ils s’y sont pris comme des manches », lance Bernard Laponche, de l’association antinucléaire Global Chance. En attendant, le coût de cet interminable chantier avoisine déjà le milliard d’euros.

Il y a encore plus compliqué que Brennilis. Au cours des années 1960, sous l’impulsion du général de Gaulle, la France s’est essayée à la technologie dite « uranium naturel graphite gaz » (UNGG). Au Bugey, à Chinon et à Saint-Laurent-des-Eaux, six réacteurs de ce type ont été arrêtés au cours des années 1990. Principale caractéristique : au coeur de chacun d’eux, des milliers de tonnes de graphite, une matière hautement friable. Pendant des années, la méthode semblait claire : afin d’éviter les poussières, il fallait découper le graphite irradié dans de l’eau. Les travaux devaient s’échelonner entre 2018 et 2041. En 2016, coup de théâtre : EDF change son fusil d’épaule et décide de débiter le graphite dans l’atmosphère confinée d’un caisson de béton. Motif ? Dans l’eau, il se serait dégradé trop vite. Reste qu’on ne dispose d’aucun retour d’expérience international pour une découpe à l’air. EDF estime avoir besoin de beaucoup plus de temps qu’initialement prévu pour venir à bout de la tâche. Jusqu’en 2100 ! En attendant un feu vert de l’ASN, le chantier est au point mort. Il faut dire que l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), ne dispose pas encore d’un centre de stockage pour le graphite. « EDF nous roule dans la farine, il s’agit de gagner du temps ! » assure Dominique Boutin, un retraité riverain de Chinon, devenu référent sur le démantèlement à l’Association nationale des comités et commissions locales d’information (ANCCLI). Il n’empêche que la facture pour chaque réacteur sera salée, une nouvelle fois aux alentours du milliard d’euros.

Dans les entrailles de Chooz A, installé dans une caverne artificielle, sous 300 mètres de roche. STÉPHANE REMAEL POUR L’EXPRESS

Qu’à cela ne tienne. Pour EDF, il sera bien plus facile de s’attaquer au parc actuel. En effet, les réacteurs des centrales qui fournissent l’essentiel de l’électricité ont toutes été construites sur le même modèle que celui de Chooz, dont l’exemple montre que coûts et délais peuvent être maîtrisés. En misant sur l’effet de série, EDF estime à 350 millions d’euros en moyenne le prix du démantèlement de chacun d’eux. Des économies d’échelle sur lesquelles « tout le monde s’accorde », abonde le député LR Julien Aubert dans un rapport d’information parlementaire de février 2017.

Des coûts qui font l’objet d’âpres débats

Premier hic ? « Pour les deux réacteurs de Fessenheim, nous serons un peu au-dessus de ce chiffre », prévient Sylvain Granger, directeur du démantèlement chez l’électricien. La centrale alsacienne doit essuyer les plâtres, avant qu’EDF mette en place les procédures et les techniques les plus efficaces. « Dans la vraie vie, ces déconstructions sont faisables, à raison d’une vingtaine d’années par réacteur », rassure toutefois Thierry Charles, directeur général adjoint de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), le bras technique de l’ASN.

Il n’en demeure pas moins que la question du coût fait débat. « La France est en dessous de toutes les estimations », enrage l’ancienne députée socialiste Barbara Romagnan, qui était rapporteure de la mission d’information parlementaire. Pour preuve : les Allemands, qui ont 17 réacteurs du même type à déconstruire, ont établi une feuille de route avec des budgets deux fois plus élevés que ceux d’EDF. Comment expliquer un tel écart ? Ils se sont fondés sur des devis opérationnels, tandis qu’EDF a extrapolé à partir d’une étude faite il y a près de dix ans sur la centrale de Dampierre, dans le Loiret. Bien que ces chiffres soient régulièrement mis à jour, certains postes de dépenses n’ont jamais été pris en compte. Parce qu’il faudra gérer plusieurs chantiers de façon quasi-simultanée, ce qui risque de poser un problème pour trouver de la main d’oeuvre compétente. Parce que le coût de l’assainissement des sols n’a pas été précisément évalué. Ou encore parce que le coût social n’a pas été envisagé, alors que ce type de chantier occupe 10 fois moins de salariés qu’une centrale en exploitation. De fait, l’ASN se montre également critique dans son dernier rapport annuel, en refusant de se prononcer sur « la complétude de l’évaluation des charges » présentées par EDF. En clair, il pourrait bien manquer quelques lignes à l’addition… que l’énergéticien a tout intérêt à minimiser. Lesté d’une dette nette de 33 milliards d’euros, il doit franchir d’ici à 2030 un mur d’investissement de 100 milliards d’euros pour mettre ses centrales aux normes de sécurité post-Fukushima, selon les calculs de la Cour des comptes.

Au total, EDF estime la facture du démantèlement des 58 réacteurs français à 20,5 milliards d’euros. Elle atteint même 80 milliards, si l’on y ajoute la gestion à long terme des déchets. Evidemment, une question est sur toute les lèvres : qui va payer ? Selon le principe du pollueur-payeur, EDF doit provisionner ces sommes, c’est-à-dire mettre de l’argent de côté pour faire face à ces dépenses pharaoniques, le moment venu. Cette « cassette » se montait fin 2017 à 37 milliards d’euros, dont la moitié est investie en actions et obligations. Un joli portefeuille qui affiche un rendement de près de 8%.

EDF n’a pas intérêt à se précipiter

Ces réserves financières sont-elles vraiment suffisantes ? « EDF calcule toujours au plus juste », dénonce Barbara Romagnan. L’entreprise a surtout trouvé la martingale en pariant sur le prolongement de la durée de vie des centrales, histoire de gagner du temps… et de l’argent. Ses réacteurs pourraient rester en fonctionnement pendant cinquante, voire soixante ans… alors même qu’ils avaient été construits pour durer quarante ans. « Démanteler ? C’est comme demander à un pêcheur de casser son bateau », s’amuse Jacques Archimbaud, qui a piloté le débat public sur la PPE.

La stratégie ressemble à une fuite en avant, alors que les énergies renouvelables s’avèrent de plus en plus compétitives. « Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler », confiait en juin dernier le PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy, devant l’Assemblée nationale. « Chaque jour d’inaction nous rapproche d’une reprise par l’Etat de la dette d’EDF, comme des charges de démantèlement », estime Yves Marignac, directeur de l’agence d’étude antinucléaire Wise-Paris. L’atome a longtemps permis aux Français de bénéficier d’une électricité très bon marché. Ils risquent d’en recevoir la facture à retardement.

Source : Les travaux d’Hercule du démantèlement nucléaire – L’Express L’Expansion

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