EDF ou l’histoire d’une dislocation programmée

Merci et soutien à Sophie , Arnaud , Patrice , Philippe et tous les autres qui brisent le silence #Résistance La sécurité et sûreté nucléaire sont des biens communs !

TÉMOIGNAGE. « Hercule » n’est que la partie émergée de l’iceberg du projet de démantèlement d’EDF. En parallèle du découpage de l’opérateur en vue de l’ouverture à la concurrence, il s’opère depuis des années, en interne, la dislocation de chaque branche et notamment de la branche nucléaire. Témoignage d’un lanceur d’alerte.

Auteur Sophie DEJOUÉ Chimiste en centrale, fondatrice d’ÉPURE, Épicerie Botanique . Publié le 14 janvier 2021

EDF ou l’histoire d’une dislocation programmée

Si le projet Hercule fait grand bruit, il n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg du projet de démantèlement d’EDF, l’opérateur historique français. Et, si ce dernier peut se faire au grand jour aujourd’hui c’est bien parce que les fondations en interne chez l’électricien ont elles aussi simultanément été lézardées de toutes parts.

En parallèle du découpage d’EDF en vue de l’ouverture à la concurrence, il s’opère depuis des années, en interne à l’entreprise, la dislocation de chaque branche et notamment de la branche nucléaire dont il sera question dans cet article.

A l’image de l’EPR de Flamanville 3 et d’Hinkley point -qui soit dit en passant vient d’en prendre encore quelques années de retard à la construction et plusieurs milliards d’euros de plus sur la facture- l’entreprise EDF n’a de cesse de terrasser toutes les organisations du travail et tous les savoir-faire développés par nos pères depuis l’origine du nucléaire Français.

J’en parle en connaissance de cause, mon père ayant été à la tête de la centrale nucléaire du Blayais pendant des années, après être rentré dans l’entreprise comme opérateur. L’ascenseur social fonctionnait dans l’entreprise valorisant les connaissances et l’expérience pour qui s’investissait. Ces dernières étaient le socle de la culture d’entreprise qui semblait indéboulonnable ; ces pionniers du nucléaire français portaient fièrement leur engagement au nom du service public et du service au public. J’ai vu mon père et bon nombre d’agents y mettre toute leur énergie, toute leur réflexion et tout leur bon sens, développant des savoir-faire, des méthodes de travail et des organisations du travail qui ont fait leurs preuves depuis plus de 40 ans. Le fruit de cette intelligence collective et de cette collaboration fut que le travail réel y était bien plus conséquent que le travail prescrit. Des agents avaient à cœur de développer des solutions, de comprendre, d’améliorer ce formidable outil de travail qu’est une centrale nucléaire. Mais plus encore, ils avaient à cœur de transmettre leur expérience et de vrais savoir-faire.

Puis les centrales ont vieilli, certaines ont eu des aléas de combustible, le tout augmentant la dosimétrie collective. N’ayant d’autre solution que de répartir la dose sur un plus grand nombre d’intervenants, l’entreprise saisit cette opportunité pour externaliser le risque social, optant toujours plus pour la sous-traitance, plus mal payée, précarisée, corvéable à merci, dont la formation et le suivi médical restent à la charge de l’employeur et est parfois ni fait, ni à faire.

Puis, il y eu les accidents de Tchernobyl où « le nuage n’a pas franchi la frontière », la tempête de 1999 qui a marqué à vie le CNPE ( Centre nucléaire de production d’électricité ) du Blayais puis Fukushima qui n’a fait officiellement aucun mort selon la revue générale du nucléaire. Notre nucléaire civil français passe progressivement d’un discours productiviste à un discours protectionniste. La sûreté nucléaire est mise à toutes les sauces pour rassurer les populations et non les travailleurs qui doivent réaliser les interventions de maintenance au nom de la sûreté nucléaire dans des temps toujours plus courts et dans des conditions toujours plus dégradées. Les mots et les preuves dénuées de sens remplacent peu à peu les actes.

Pourtant, comment expliquer que l’on n’en entend de moins en moins parler de ces nomades du nucléaire ou alors uniquement lorsque ses derniers meurent sur les chantiers ? cf les vœux de l’ASN ( Autorité de sûreté du nucléaire ) de janvier 2020.

L’explication est pourtant simple bien qu’insidieuse.

Après avoir arrosé financièrement pendant des décennies, les élus -souvent agents eux- mêmes-, la région, le département, les communes environnantes, puis avoir négocié avec les syndicats l’évolution salariale des syndicalistes pour acheter la paix locale et la paix sociale, aujourd’hui l’entreprise finance entre autres des emplois tels que ceux de pompiers ou de gendarmes (PSPG).
Après avoir endormi tout ce petit monde et avoir dégraissé les effectifs EDF du nucléaire (19%) au profit d’une sous-traitance précarisée -pour qui le covid n’existe pas- et des fonctions supports (juristes, administratif, directions aussi appelées le cimetière des éléphants (33%)), la déconstruction peut s’opérer à tous les étages de l’entreprise. Et j’en suis le témoin.

J’ai été embauchée en 1990 comme chimiste au laboratoire « tranches et environnement » au démarrage de la centrale de Belleville sur Loire. J’y ai fait mes armes, accompagnée par des professionnels pour qui la mutualisation des savoirs, puis des connaissances, était une richesse et une évidence. Des Pascal V. m’y ont appris des subtilités du fonctionnement des installations, des Jean-Pierre B. m’y ont appris des savoirs spécifiques tel que le ressuage du combustible qui ne s’acquièrent que par l’expérience, bref l’intelligence collective et la transmission étaient mises au service de l’entreprise et du bien commun. A mon tour, j’ai appris, j’ai transmis, il faut au moins 10 ans pour former sur les fondamentaux un chimiste en centrale.

Puis nous avons vu progressivement s’imposer des nouvelles organisations du travail valorisant la performance individuelle et ne reposant plus que sur des procédures et une assurance qualité, abandonnant la pertinence de la circonstance, l’adaptation à la situation, le bon sens et l’intelligence collective au profit de la seule mise en place d’indicateurs et d’instructions paradoxantes.
De jeunes managers sans expérience de terrain sont venus remplacer les « hommes de
l’art » ; les indicateurs de performance -tels que le « nombre de constat-terrain », constats vides de sens du genre : « l’agent ne portait pas ses sur-lunettes », sauf que l’agent ne pouvait réaliser son travail de précision s’il chaussait ses sur-lunettes- sont venus remplacer la présence de l’expert métier sur le terrain qui servait de référence ; le Chargé de Projet est venu remplacé le contremaitre expérimenté et le manager première ligne (MPL) est venu remplacer le chef de laboratoire. Un langage tout aussi guerrier que celui que l’on entend quotidiennement sur nos ondes.

Christophe Dejours, Roland Gori, Vincent De Gaujelac, François Dupuy et bien d’autres sociologues ont pourtant dénoncé désespérément ces pratiques délétères. Et, bien qu’étant encore loin de la triste réalité du terrain, ils ne sont malheureusement pas entendus. Ce management par des carriéristes incompétents est ravageur, abaissant les niveaux de connaissances et de savoir-faire opérationnels, sauf… que cette fois, on est juste dans le nucléaire. Alors, l’entreprise s’empressera de vous répondre que le risque est maitrisé car les agents suivent des formations habilitantes. Habilitations qui, dans les faits ne servent qu’à dédouaner cette hiérarchie de passage et à l’extraire de ses responsabilités. Ce n’est là qu’un premier niveau de dilution.
Nota : EDF connaissait une école des métiers à Gurcy-le-Chatel depuis 1946 par laquelle tous les électriciens passaient ; celle-ci fut définitivement démantelée en 2004 au profit des académies de métier. Les « star’ac » comme on les surnomme ont pris la place pour former un agent ou un prestataire habilité sur toute l’installation en trois mois, top-chrono!

Le deuxième niveau de dilution fut passé sous silence avec la loi TSN ( Loi relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire ). Jusqu’en 2006 l’inspection du travail dont les travailleurs du nucléaire dépendaient, appartenait aux DRIRE ( Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement ) alors que les installations nucléaires dépendaient des DSIN ( Direction de la sûreté des installations nucléaires ).
Depuis 2006 l’inspection du travail pour tous les travailleurs du nucléaire a été intégrée à l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire). Or cette instance est payée à 46% par EDF. L’inspecteur du travail que j’ai rencontré à deux reprises m’a effrayée par sa méconnaissance de nos installations et de nos organisations ; pour s’en convaincre il suffit de regarder les rapports sur le site de l’ASN. Pour sa défense, il faut dire que ce dernier est le seul inspecteur du travail pour tous les travailleurs du sud-ouest soit au moins 3 sites nucléaires (Civaux, Golfech, Blayais) et à seulement 80% de son temps. En précarisant cette fonction et en l’internalisant, il est évident que de moins en moins d’informations sortiront du giron du lobby EDF, diluant une seconde fois dans le temps et dans la masse des faits les responsabilités de chacun, minimisant ainsi les dysfonctionnements du système. Pour preuve, un manager demandant à une salariée par écrit de ne pas déclarer son accident de travail : «Sophie, je viens d’apprendre que tu es arrêtée suite à ton choc avec un carton aux Essais (double fracture du métatarse). J’espère que ce n’est pas trop grave. Ce que je voulais te proposer c’est de rester au repos sans utiliser ton arrêt de travail pour ne pas impacter le Tf ( Taux de fréquence d’accidents ) du site… » devient une maladresse et non plus une infraction au code du travail !

Enfin la dernière dilution en date n’est pas propre à EDF. La loi Sapin II de décembre 2016 qui peut paraitre une avancée en soi, fut dévoyée comme tout le reste par le groupe EDF. Car si cette dernière a pour objectif de protéger les lanceurs d’alerte, la loi les oblige à alerter au niveau N+1, N+2… voire N+25, permettant ainsi à l’employeur de détruire les preuves mais l’obligeant dans le même temps -qui pourrait se revendiquer de la macronie- à mettre en place des comités Éthique & Conformité. Si ces derniers peuvent sembler être le dernier rempart en interne à l’entreprise pour vous protéger et protéger votre bon sens et vos valeurs de service public et de service au public, il n’est dans les faits qu’une tour de 52 étages de juristes payée par la direction d’EDF pour défendre les intérêts de l’opérateur historique, vous faire taire et étouffer les dysfonctionnements de l’entreprise.

C’est donc par la mise en place de ce mille-feuilles administratif autant que bureaucratique – justifiant qu’aujourd’hui, à EDF, les agents des fonctions supports (juristes, administratif…) sont plus nombreux que les électriciens eux-mêmes- que l’entreprise peut continuer à déconstruire tous ses savoir-faire, y préférant des compétences, plus faciles à gérer sur des tableurs excel. Ces dernières permettent l’interchangeabilité des agents devenus « capables de », l’invisibilisation des personnalités, des savoir-faire spécifiques, des « compétences rares », de la notion de service public et de service au public qui les animent, ne nécessitant plus de reconnaissance.

Mais pire, la gestion technocratique de cette énergie nucléaire vieillissante -bien loin d’être anodine- illustre parfaitement la mise en veille des enjeux de santé publique qui incombent à l’entreprise au profit d’enjeux économiques plus lucratifs.

Source : Front Populaire – EDF ou l’histoire d’une dislocation programmée

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2 comments for “EDF ou l’histoire d’une dislocation programmée

  1. toto
    15 janvier 2021 at 9 h 42 min

    le programme sera t il respecté cette fois ?

    à suivre,

  2. Sophie Dejoué
    14 janvier 2021 at 22 h 47 min

    merci pour votre soutien et pour votre courage, c’est ainsi que nous protégerons nos enfants.

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