Comment le site de La Hague fait disparaître ses déchets nucléaires…

Par Arnaud LE GALL

Pour la filière nucléaire, le « grignotage » de l’usine UP2-400, dans la Manche, est un chantier de démantèlement sans précédent. Entamé en 2009, il devrait durer encore plus de quinze ans.

Combinaisons de radioprotection bleues sur le dos et masque dissimulant leurs visages, les deux silhouettes s’extirpent du passage, devant lequel des parois de plastiques ont été posées. Après deux heures de « plongée » en zone contaminée, c’est la relève. « Les deux heures, c’est surtout lié au port des tenues. Pour des raisons de pénibilité, il faut tourner », explique Jérôme Coulomb directeur du démantèlement sur le site Orano (ex-Areva) de la Hague, à la pointe du Cotentin.

L’usine UP2-400, remplacée dans la Hague par deux nouvelles lignes de production, avait démarré en 1966. (Photo : Thomas Brégardis / Ouest-France)

Depuis 2009, l’entreprise a démarré un travail de titan : faire disparaître l’usine UP2-400. Lancée en 1966, elle était la première unité de la Hague, spécialisée dans la découpe et le retraitement des combustibles nucléaires usés. « Il n’y a pas beaucoup de chantiers équivalents dans le monde », présente le responsable des près de 800 salariés attelés à cette tâche.

Durée estimée des travaux : au moins vingt-cinq ans. Budget engagé : un milliard d’euros. À ce jour, Orano DS (démantèlement et services) estime avoir réalisé 30 % du chantier « d’une grande complexité technique ».

Des déchets anciens sur les bras

Dans cette partie du site conçue dans les années 1950, la difficulté vient du caractère unique des installations et de la présence de nombreux déchets issus de la période de production. « À l’époque, il n’y avait pas les filières que nous avons aujourd’hui. Dans certains ateliers, nous ne pouvons pas démarrer tant qu’il y a ces déchets », observe Jérôme Coulomb.

L’usine UP2-400 abrite la première piscine de la Hague. Des déchets y sont toujours plongés dans l’attente d’être traités. (Photo : Thomas Brégardis / Ouest-France)

Cet héritage a conduit Orano à un paradoxe : pour démanteler, quatre nouveaux ateliers de traitement des déchets doivent être construits. Ils seront à leur tour démantelés par la suite. Au second semestre, les équipes rouvriront notamment un silo contenant des résidus issus des premières générations de réacteurs graphite.

Autour de ce silo, un nouvel atelier est en cours de construction pour traiter les déchets qui s’y trouvent. (Photo : Thomas Brégardis / Ouest-France)

Démanteler se fait toujours en trois temps, salle par salle. D’abord, il faut rincer, pour enlever le gros de la radioactivité, et mener des investigations pour lancer l’étape 2 : la décontamination. Cette fois, il s’agit de retirer tous les radioéléments déposés. Enfin, il faut gratter les murs et le sol, plusieurs centimètres de profondeur. « À la fin on reçoit un décret de déclassement : ça signifie que le site n’est plus soumis à la réglementation nucléaire », présente Jérôme Coulomb.

Les premières zones 4, les plus radioactives, ont été traitées et ouvertes. (Photo : Thomas Brégardis / Ouest-France)

Le tout se fait dans un environnement contraint. Les pièces sont classées selon leur niveau de dangerosité pour les travailleurs. Des zones 1 jusqu’aux zones 4, où personne n’a jamais pu pénétrer à cause de la radioactivité. Dans ces espaces, lorsque l’usine fonctionnait, chaque opération se faisait à distance, à l’aide d’automates. Pour éviter d’exposer trop les équipes, Orano DS a mobilisé ses bureaux d’études. « Notre activité demande beaucoup d’innovation. Nous avons tous les types d’interventions, de la robotisée aux manipulations plus simples au contact. Nous utilisons aussi des outils de scénarios pour calculer les doses reçues par le personnel », indique Jérôme Coulomb.

Devant les salles contaminées, les équipes installent des sas de décontamination. (Photo : Thomas Brégardis / Ouest-France)
Des combinaisons pour le personnel. (Photo : Thomas Brégardis / Ouest-France)
Un contrôle de sécurité (mesure des rayonnements ionisants), avant de sortir de l’usine. (Photo : Thomas Brégardis / Ouest-France)

De ce chantier pilote, Orano espère tirer profit. Dans la Drôme, au Tricastin, le démantèlement de l’usine d’enrichissement d’uranium, qui doit démarrer prochainement, devrait bénéficier du retour d’expérience. Mais l’entreprise ambitionne aussi de vendre ce savoir-faire. Déjà sélectionnée pour s’occuper de la centrale de Brunsbüttel en Allemagne, elle prospecte aussi aux États-Unis et lorgne forcément sur Sellafield, en Angleterre. Sur ce marché d’avenir, elle n’est cependant pas seule. Rien qu’en France, Veolia se lance, Onet et Nuvia (filiale de Vinci) déjà bien installés.

Que faire des déchets issus des sites nucléaires démantelés ?

Imbriqué dans le débat sur le stockage des déchets nucléaires, le dossier du démantèlement pose aussi des questions environnementales nouvelles.

Alors que le débat sur le stockage des déchets nucléaires devrait surtout tourner autour de l’épineux projet d’enfouissement de Bure, destinés aux résidus de combustible, un autre dossier va également être abordé. Celui du démantèlement, générateur d’autres déchets radioactifs.

Quel que soit l’avenir de l’atome dans le mix énergétique, certaines installations vont arriver en bout de course. À commencer par la centrale de Fessenheim, qui doit être arrêtée au démarrage de l’EPR de Flamanville.

Pour l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), la déconstruction des 58 réacteurs du parc français pourrait représenter autour de 2 millions de mètres cubes de matières irradiées. Pour la plupart, celles-ci seraient de très faible, de faible ou de moyenne activité, et donc programmées pour être stockées en surface.

Les sites de l’Andra, dans l’Aube, sont prévus à cet effet. « Tous les réacteurs ne pourront pas passer, prévient toutefois Jean-Christophe Niel, directeur de l’IRSN. On pourrait imaginer de commencer le démantèlement, mais la question du stockage va forcément se poser quand la déconstruction des premiers réacteurs va commencer. »

Pour les opposants au nucléaire, il semble clair que les industriels vont tenter de réduire le volume de déchets à prendre en charge. « Sur la quantité et sur la qualité des déchets que ça va générer, ce n’est pas clair du tout, estime Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire chez Greenpeace. La réglementation actuelle prévoit que tout ce qui se trouve sur zone est considéré comme déchet radioactif, quel que soit le taux. Les discussions ont déjà commencé autour d’un seuil de libération. » Toute pièce contrôlée en dessous de ce seuil ne serait plus considérée comme un déchet nucléaire.

« Nous ne sommes pas forcément pour un seuil de libération, mais il faut étudier au cas par cas, dans une optique d’économie circulaire, prône Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire (Sfen). Nous allons avoir beaucoup d’acier, est-ce que ça a du sens de mettre tout ça au trou ? Toutes ces questions doivent être posées. Ce sont des enjeux environnementaux nouveaux. »

La Sfen, vantant une « traçabilité exigeante », imagine par exemple que certains métaux ou bétons puissent resservir pour des usages spécifiques, loin du public, sous condition que des études soient conduites. Difficile à envisager pour Greenpeace. « L’expérience montre qu’on a pu trouver de la radioactivité dans des produits de consommation », rappelle Yannick Rousselet, qui se dit ouvert à une réutilisation au sein de l’industrie nucléaire.

Le gros des déchets ne va pas être produit tout de suite. Après le retrait du combustible nucléaire d’un réacteur, il faut cinq ans pour mener les études et obtenir les autorisations de démantèlement. Chaque chantier doit durer ensuite une quinzaine d’années.

Source : Comment la centrale de La Hague fait disparaître ses déchets nucléaires – Edition du soir Ouest France – 08/03/2019

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