A quand une conférence citoyenne sur le nucléaire ?

C’est principalement aux salarié-es « sous-traitants » de la filière, ceux qui réalisent au quotidien diverses interventions en Zone Contrôlée de s’approprier le sujet, puisque c’est de leurs avenirs qu’il s’agit !

Antoine de Ravignan Rédacteur en chef adjoint d'Alternatives Economiques 04/02/2021

La France est confrontée au vieillissement de son parc de réacteurs nucléaires, dont elle tire 70 % de sa consommation d’électricité. Pour produire son électricité de demain sans émettre de CO2, a-t-elle intérêt à continuer à s’appuyer sur cette technologie et donc renouveler en partie ses centrales ? Ou bien est-il préférable de ne miser que sur les énergies renouvelables pour répondre aux besoins du futur ? Sachant que les principales sources décarbonées mobilisables du fait de leurs coûts désormais très avantageux, l’éolien et le solaire, ont l’inconvénient d’être variables et non pilotables ?

Alors que le chef de l’Etat a lancé récemment des signaux forts en faveur de la première option qui consisterait, en pratique, à décider peu après la présidentielle de la construction de six nouveaux réacteurs EPR comme le réclame EDF, cette question cruciale est devenue pressante.

Son instruction a connu la semaine dernière un moment important. RTE (le gestionnaire du réseau de transport de l’électricité en France) et l’AIE (Agence internationale de l’énergie) ont publié le 27 janvier leur étude sur « les conditions d’un système électrique à forte part d’énergies renouvelables en France à l’horizon 2050 ».

Ce travail avait été commandé en 2019 par l’ancienne ministre de l’Ecologie, Elisabeth Borne, qui souhaitait voir étudiée la faisabilité d’un mix 100 % électrique renouvelable, parallèlement à la demande adressée dans un discours de novembre 2018 par Emmanuel Macron à EDF de travailler à l’élaboration d’un programme de nouveau nucléaire plus compétitif, « pour que le choix qui sera proposé aux Français soit transparent et éclairé ».

Le 100 % renouvelable, c’est possible

Dont acte. L’étude RTE-AIE présentée le 27 janvier a conclu à la faisabilité technique d’un mix électrique décarboné et sans nouveau nucléaire. Le rapport met en avant quatre ensembles de conditions qui devront être simultanément réalisées pour garantir la sécurité de l’alimentation en électricité (l’adéquation de l’offre et de la demande via la mobilisation de capacités de stockage), la disponibilité de réserves opérationnelles, la stabilité de la fréquence du système électrique, et enfin, le bon fonctionnement des réseaux de transport et de distribution.

Cela ne se fera pas d’un claquement de doigts et un certain nombre de pièces de ce meccano doivent encore faire l’objet d’un développement industriel. Mais la conclusion est claire et ne fait pas plaisir aux partisans d’une relance du nucléaire : c’est, techniquement parlant, faisable.

Le rapport n’aborde cependant pas les trois autres questions qui fâchent : combien ça coûte ? Est-ce écologiquement préférable ? Est-ce socialement acceptable ? Il est prévu en effet que les aspects économiques, environnementaux et sociétaux fassent l’objet d’un « bilan prévisionnel à l’horizon 2050 » que RTE prépare et doit rendre en septembre ou en octobre prochain, qui comparera des scénarios décarbonés avec et sans nouveau nucléaire.

A cette fin, le gestionnaire du réseau de transport a organisé, comme il l’a fait précédemment pour le rapport technique, une consultation publique permettant aux citoyens et à toutes les parties intéressées de s’exprimer aux différents stades de la réalisation du futur rapport économique, social et environnemental. Il a lancé le 27 janvier une consultation publique sur le cadrage et les hypothèses de ce second document (qui étudiera plus spécifiquement huit scénarios, quatre avec nouveau nucléaire et quatre sans), ouverte jusqu’au 5 mars.

Le coût d’un système 100 % renouvelable en 2050 est très comparable à celui du système électrique actuel

Sur les coûts d’un système électrique 100 % renouvelable, beaucoup de travaux scientifiques aboutissent déjà à la conclusion qu’ils sont proches d’un système qui intégrerait du nouveau nucléaire. Pour la France, l’Ademe était déjà parvenue à cette conclusion dans une étude de 2015, confirmée par une autre en 2018. Récemment, une équipe de chercheurs du Cired a publié deux articles allant dans ce sens. Le premier, paru en novembre dernier, indique que le coût d’un système électrique 100 % renouvelable en 2050 est même très comparable à celui du système électrique actuel.

Le second, publié le 14 janvier, évalue compte tenu des coûts projetés des différentes technologies, ce que serait « le mix électrique optimal » en France en 2050. Ce travail de modélisation fait apparaître que le nucléaire n’entrerait qu’à hauteur de 25 % de ce mix, et encore, sur la base d’hypothèses de coûts du nouveau nucléaire très optimistes (une division par deux par rapport aux trois EPR actuellement en construction en Europe). Et dans l’hypothèse où l’on déciderait de se priver de nouveau nucléaire, le surcoût de la production ne dépasserait pas 5 %, ceci toujours si l’hypothèse d’une division par deux de ses coûts se vérifiait.

Une décision à prendre collectivement

L’année 2021 s’annonce donc importante dans ce débat nourri par les opérateurs, les services de l’Etat, les chercheurs académiques, la société civile avec ses organisations et ses experts (dont négaWatt qui devrait publier à l’automne une mise à jour de son scénario de transition énergétique). Ces contributions pourront honorer la promesse présidentielle d’instruire la décision « pour que le choix qui sera proposé aux Français soit transparent et éclairé ».

Reste à savoir qui prendra la décision et sur quelles bases. Comme le rappelle le rapport de la Cour des comptes de juin dernier sur les déboires de la filière EPR, « les principales décisions relatives au nucléaire civil et militaire sont prises par le président de la République, depuis le début de la Ve République ».

Elles sont normalement préparées par le Conseil stratégique de la filière nucléaire, qui rassemble tous les acteurs de la filière, et sont prises au sein du Conseil de politique nucléaire, créé par un décret du 21 avril 2008, précise ce même rapport, qui critique un manque de travail approfondi par les administrations de tutelle pour éclairer les décideurs politiques. Les rapports commandés à RTE devraient contribuer à combler ce vide.

Il reste que la décision sur un sujet aussi essentiel, qui va engager le pays et sa population soit dans la sortie progressive soit dans le maintien pour de longues décennies d’un choix technologique dont les risques et les contraintes sont extrêmement lourds pour des bénéfices de moins en moins évidents, reste, depuis 1958, à la main du Président. Cette situation n’est tout simplement pas acceptable.

Le choix grave que s’apprête à faire à la France doit résulter d’une délibération démocratique spécifique. La décision doit revenir au Parlement. Et compte tenu de ses enjeux sur le très long terme, elle doit faire l’objet d’une procédure de consultation large et irréprochable, en mobilisant les différents outils de la démocratie participative, non exclusifs mais complémentaires : avis du Cese (Conseil économique, social et environnemental), conclusions d’un débat public organisé par la CNDP (Commission nationale du débat public), sans oublier les recommandations d’une convention citoyenne sur la relance du nucléaire. Celle sur le climat a montré combien cet exercice, s’il est bien mené, pouvait revigorer l’exercice de la démocratie appliquée à des choix de société fondamentaux.

Source : https://www.alternatives-economiques.fr/antoine-de-ravignan/a-une-conference-citoyenne-nucleaire/00095443

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